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Réflexion autour d’un film
« Poumon vert et tapis rouge »

Le protagoniste du film de Luc Marescot, « Poumon vert et tapis rouge », qui n’est autre qu’une version mise en scène de lui-même, se demande que faire de plus, pour sauver les forêts tropicales que de réaliser des documentaires sur la nature. Que faire de plus, à travers ce qu’il est, et plus précisément, à travers son métier, sa principale forme d'action sur le monde. N’est-ce pas ce que nous pouvons tous nous demander ?

Son cheminement est drôle, empli d’une passion naïve en décalage avec le cynisme qu’on peut aisément s’imaginer lorsqu’il s’agit de trouver des millions. Mais très vite, son récit s’avère poignant, car il nous saisit de notre propre insignifiance, impuissance à changer le cours malheureux des choses, particulièrement les ravages faits à la nature, et ce malgré toutes les opportunités apparentes, tous les leviers énormes qui semblent nous être donnés en tant qu’individu et société par notre fort degré d’abondance matérielle.

La projection du film s’achèvera alors en nous laissant sur un regret  : non pas tant que le blockbuster dont il est question n’ait pas pu se faire, mais surtout que cet échec n’ait pas amené plus de questionnements sur ses origines, et de la part de toutes les parties prenantes. Sans doute, le film « Poumon vert et tapis rouge » est-il plus léger ainsi, tout en exigeant que les spectateurs fassent plus d’effort de réflexion par eux-mêmes.

C’est finalement une véritable étude de cas que nous propose Luc Marescot, cette méthode d’apprentissage emblématique des écoles de commerce et de management. Le problème est clairement exposé au début du film : malgré tous les documentaires réalisés sur la nature depuis tant d’années, son saccage continue. Le protagoniste principal fait alors l’hypothèse, qu’il tente de valider en conditions réelles, qu’une fiction aurait plus d’effets positifs.

Faisons donc comme si cette oeuvre était une étude de cas, et proposons un panel d’actions au protagoniste pour lui permettre d’arriver à ses fins, si cela est possible. Prenons en compte ce qu’il expose : un ensemble de catégories allant par deux, souvent en opposition, tout en prenant soin d’éviter un dualisme fort réducteur. Ces couples s’ordonnent autour de celui qui est central dans le film : Francis Hallé / The Botanist . En voici quelques-uns cinéma frenchie / Industrie hollywoodienne, conférences citoyennes locales / blockbuster international, mais aussi bien sûr documentaire / fiction, subventions publiques / financement privé, villes électriques / forêt bruissantes…etc

Il semblerait bien que notre héros veuille concilier chacun des membres de ces couples, en retenir le meilleur au service de sa cause. Sans vraiment chercher à traiter la question sous-jacente, qui en taraude pourtant plus d’un : ces couples sont-ils réconciliables ? Est-il souhaitable qu’ils restent ensemble ? Luc Marescot part certes d’une situation où ils coexistent dans les faits, mais sans occulter le constat évident d’un déséquilibre dans ces couples : l’un peut y écraser l’autre très nettement, même si ce n’est pas dit de cette manière.

Plutôt que d’envisager de réconcilier ainsi des figures opposées dont l’une se comporte en ennemi de l’autre, pourquoi ne pas emprunter une troisième voie ? N’est-ce pas d’ailleurs ce que tente le protagoniste avec son « documentaire sur un film » ? A travers son entrain parfois naïf mais attachant, le personnage de l’aspirant réalisateur en échec ne fait-il pas surtout toucher la richesse, la complexité de la personne du documentariste amoureux fou de la nature ?

Il semble vouloir gagner la ville à la cause de la forêt, l’industrie à la cause de la nature, la manipulation de masse à la cause de la pédagogie. La présence-témoignage de Nicolas Hulot, Juliette Binoche et d’autres figures de stars engagées et à un moment ou à un autre profondément désabusées et blessées, montre bien que c’est impossible. A tous ces gens et leurs tentatives de changement, Thierry Frémeaux, président du festival de Cannes, résume la prégnance du statu quo par sa formule : « pour les messages, il y a la poste ». Chacun son métier, certains produisent du cinéma d’art ou de divertissement, d’autres des documentaires sur la nature … Et d’autres de l’huile de palme ou de la viande industrielle ?

C’est qu’il faut donc franchir les frontières du métier pour s’engager, toucher les personnes non pas en tant que comédien, ancien ministre, technicien du spectacle…etc mais en tant qu’ami, ou, à tout le moins, co-responsable de l’état du monde dans lequel nous sommes. Et pour cela, remettre en cause toute l’organisation sociale, mais en préservant l’élan de chacun qui s’y exprime plus ou moins déjà aujourd’hui ! Il faut passer du « je » au « nous », et pour cela, il n’est peut-être pas besoin d’un blockbuster écologiste, mais de plusieurs cercles de réflexions et d’actions se donnant les supports artistiques et documentaires appropriés.

Toucher d’un coup le grand public tout en le rendant profondément acteur du changement est le rêve fou qui s’exprime dans « Poumon vert et tapis rouge ». Est-il à poursuivre malgré tout ? Même si personnellement je réponds par la négative, surtout amis lecteurs et lectrices ne vous laissez pas influencer, forgez-vous votre propre point de vue, en commençant par aller voir le film de Luc Marescot !

Mathilde Cocherel, octobre 2010