Notre ancrage

La critique de la technique apparaît discrètement au moment de la Révolution industrielle, lors de la deuxième moitié du XVIIIème siècle, sous la forme d'une exaltation du sentiment de la nature (Rousseau). Elle prend alors la forme d'une évocation d'un univers en train de disparaître.

Le siècle suivant est celui du machinisme, de l'urbanisation massive, du renforcement de l'appareil d'état, de la naissance de la bureaucratie et d'une nouvelle conception du monde née de la science (Darwin, L'origine des espèces, 1859), il est celui du culte du progrès, raison pour laquelle il est très difficile de critiquer ce dernier. Les premières véritables protestations apparaissent pourtant dès le début de ce siècle. En 1811-1812 des artisans anglais - les luddistes - s'opposent aux employeurs et manufacturiers qui tentent de généraliser l'emploi de machines dans le métier de la laine et du coton. En 1859, dans son roman Walden, l'écrivain américain H.D. Thoreau préconise l'éloignement de la société industrielle et l'enracinement à la nature. En 1866, l'allemand Ernst Haeckel est l'un des premiers scientifiques à décrire la dégradation de la nature par le machinisme. A la même époque, Karl Marx décrit le salariat (né de la parcellisation du travail) comme une source d'aliénation. Les travaux pénibles auxquels la machine soumet les ouvriers inspirent des écrivains tels qu'Émile Zola; tout comme, au siècle suivant, ils inspireront le cinéma (Charles Chaplin, Les Temps modernes, 1937).

Dans les années 1930,  plusieurs intellectuels analysent le phénomène de la technique non plus exclusivement sous l'angle du machinisme mais dans sa globalité, incluant également les façons d'organiser le travail, la politique  l'éducation, la santé et même les loisirs. Robert Aron et Arnaud Dandieu (Le cancer américain, 1931), Simone Weil (Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, 1934), Jacques Ellul et Bernard Charbonneau (Directives pour un manifeste personnaliste, vers 1935) sont les précuresurs de cette réflexion. Tous soulignent que les techniques de la division du travail abrutisssent l'homme, à l'est comme à l'ouest.  L'opposition entre capitalisme et socialisme leur paraît secondaire dans la mesure où ces deux idéologies postulent pareillement que la société ne peut évoluer que grâce aux avancées de la technique.

Quelques textes paraissent pendant la Seconde guerre mondiale, tels que La France contre les robots de  l'écrivain français Georges Bernanos. Mais c'est surtout après que la bombe d'Hiroshima ait révélé au monde les capacités destructrices de la technique, en 1945, que les premiers grands auteurs critiques se manifestent. Aux États-Unis, l'historien Lewis Mumford; en Allemagne, les philosophes Martin Heidegger et Hannah Arendt (exilée plus tard aux États-Unis) puis les théoriciens de l'École de Francfort (notamment Theodor Adorno et Walter Benjamin); en France, le philosophe Gilbert Simondon.

Les apports du français Jacques Ellul et de l'allemand Günther Anders sont les plus décisifs. Tous deux énoncent la thèse selon laquelle la technique se développe désormais de façon autonome et qu'elle alliène d'autant plus l'homme que celui-ci se croit "moderne", libre, émancipé de toute forme de croyances. La Technique ou l'Enjeu du Siècle (1954) et L'obsolescence de l'homme (1956) peuvent être considérés comme les fondements de l'analyse du phénomène technicien dans toute sa complexité. La critique de la technique se retrouve étroitement liée à celle du concept même de "modernité".