Ivan Illich

Prêtre catholique, Ivan Illich (1926-2002) obtient un poste dans une paroisse portoricaine de New York au début des années 50. Il est ensuite, entre 1956 et 1960, vice-recteur de l'Université Catholique de Porto-Rico, où il met sur pied un centre de formation destiné à former les prêtres à la culture latino-américaine. Deux choses le frappent à l'université : d'une part la surprenante similarité entre l'Eglise et l'école, d'autre part l'étrange différence entre les buts avoués de l'éducation et ses résultats. Cette dernière prétend réduire les inégalités sociales, mais contribue à les accentuer en concentrant les privilèges dans les mains de ceux ayant les bagages suffisants. Cette réflexion aboutira en 1971 au livre Une société sans école. Suite à des controverses liées à sa remise en question radicale de l'institution (notamment religieuse), Illich abandonne la prêtrise en 1969.

Dans toute son oeuvre, Illich essaie de montrer la contre-productivité du développement, non pas tant celle de la surmédicalisation, ou des transports qui augmentent le temps que nous passons à nous déplacer, mais plutôt la contre-productivité culturelle, symbolique. Dans La convivialité, il distingue deux sortes d’outils : ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. Le livre appartient à la première catégorie : qui veut lire le peut, n’importe où, quand il veut. L’automobile, par contre, crée un besoin (se déplacer rapidement) qu’elle seule peut satisfaire : elle appartient à la deuxième catégorie. De plus, pour l’utiliser, il faut une route, de l’essence, de l’argent, il faut une conquête de centaines de mètres d’espace. Le besoin initial multiplie à l’infini les besoins secondaires. N’importe quel outil peut croître en efficacité jusqu’à franchir certains seuils au-delà desquels il détruit inévitablement toute possibilité de survie. Un outil peut croître jusqu’à priver les hommes d’une capacité naturelle. Une société peut devenir si complexe que ses techniciens doivent passer plus de temps à étudier et se recycler qu’à exercer leur métier. Enfin, plus on veut produire efficacement, plus il est nécessaire d’administrer de grands ensembles dans lesquels de moins en moins de personnes ont la possibilité de s’exprimer, de décider de la route à suivre. Aujourd’hui l’homme est constamment modifié par son milieu alors qu’il devrait agir sur lui. L’outil industriel lui dénie ce pouvoir. A chacun de découvrir la puissance du renoncement, le véritable sens de la non-violence. 

Dans Une société sans école, Illich soutient qu'une déscolarisation est nécessaire. Il voit en l'école une source de nuisance, une pollution sociale : elle donne l'impression d'être la seule capable de se charger de l'éducation, et réduit l'autonomie de l'individu concernant le contrôle de sa propre vie. Or les capacités d'apprentissage naturelles de l'enfant se font en effet en dehors de l'école : ce n'est pas l'école qui apprend à l'enfant à parler, à jouer, à aimer, à sociabiliser, à parler une deuxième langue, à aimer lire...

Lorsqu'elles atteignent un seuil critique (et sont en situation de monopole) les grandes institutions s'érigent parfois sans le savoir en obstacle à leur propre fonctionnement : la médecine nuit à la santé (tuant la maladie parfois au détriment de la santé du patient), le transport et la vitesse font perdre du temps et des vies, l'école abêtit, les communications deviennent si denses et si envahissantes que plus personne n'écoute ou ne se fait entendre, etc. Illich appelle ce phénomène la contre-productivité. Prenant l'exemple de l'automobile, il observe qu'en 1970, un Américain consacre en moyenne 1 600 heures par an  pour sa voiture (ce calcul intègre le temps passé à travailler pour acquérir la voiture et faire face aux frais qui y sont liés) mais ne parcourt que 10 000 kilomètres durant la même période. Illich en conclue que sa vitesse moyenne de déplacement est de 6 km/h, soit celle d'un marcheur. 

En 2002, Illich décède d'une tumeur qu'il a gardé durant vingt ans, ayant choisi de l'assumer jusqu'au bout sans  jamais se faire opérer .

Bibliographie sélective :

Libérer l’avenir, 1971
Une société sans école, 1971
La convivialité, 1973
Energie et équité, 1973
Némésis médicale, 1975